Comment Hollywood tente de contrôler la télévision numérique
| Les producteurs de Hollywood font un cauchemar récurrent. Dans ce mauvais rêve, leur industrie subit ce que les majors de la musique ont vécu avec la numérisation et l’essor d’Internet: une perte de contrôle sur la distribution de leurs produits. Le développement de la télévision numérique menace en effet de bouleverser le marché de l’audiovisuel. Les producteurs et les ayants droit veulent absolument empêcher que leurs émissions, films ou séries circulent de disque dur en disque dur à travers la planète sans leur consentement. Leur plan: imposer dans les téléviseurs et les enregistreurs numériques un «système de gestion des copies et de protection du contenu», appelé CPCM. Ce système est le point central de négociations informelles entre l’industrie audiovisuelle réunie au sein du Digital Video Broadcasting Project, et ceux qui défendent la liberté des téléspectateurs. Les prochaines rencontres auront lieu à Genève, les 21 et 22 novembre prochains.
Cory Doctorow est le coordinateur européen de Electronic Frontier Foundation, association qui représente les intérêts des téléspectateurs. Son avis est évidemment tranché. Entretien. Le Temps: Comment définir le CPCM? Cory Doctorow: Le CPCM est une technologie qui permettra de contrôler en détail ce que les téléspectateurs pourront faire avec les programmes numériques qu’ils visionnent. Le fonctionnement est très simple. En plus des images et du son, on adjoint un signal qui déterminera ce que le téléspectateur a le droit de faire. Une sorte de mouchard. Imaginez que vous souhaitiez enregistrer une émission. Vous programmez votre magnétoscope, mais au moment de démarrer, la manÅ“uvre vous est refusée parce que vous n’êtes pas dans la zone géographique qui a l’autorisation de le faire, un peu comme le système des zones pour les DVD. Ce que vous pouvez enregistrer est déterminé uniquement par l’émetteur. - Qu’est-ce qui pourrait être interdit, et quand? – Ce n’est pas encore clair. Mais la technologie en cours de développement va, entre autres, permettre de restreindre l’accès aux programmes à une zone géographique, à un nombre précis de télévisions par foyer, à certains types de récepteurs. Le CPCM réduira également le champ de liberté octroyé aujourd’hui par le droit à la copie privée. Notez que le CPCM est la version européenne du Broadcast Flag, un système similaire que les studios hollywoodiens ont tenté sans succès de mettre en place aux Etats-Unis. - Quelles en seront les conséquences? – Si le CPCM est adopté, certaines choses que nous pouvons actuellement faire avec les programmes télévisuels deviendront impossibles ou payantes. Un professeur souhaite enregistrer et montrer une émission libre de droits à ses élèves? Le CPCM peut très bien empêcher la manÅ“uvre, pourtant parfaitement légale. Vous voulez mettre un nouvel enregistreur numérique sur le marché? Il faudra le faire valider par les studios qui pourront vous demander des droits. Qui dit brevet dit également fin des logiciels dits open-source, généralement créés par des groupes aux moyens financiers limités. |
- Un exemple?
– Il existe aujourd’hui une petite boîte appelée Slingbox. Vous la connectez à votre télévision et vous pouvez alors regarder vos séries télévisées depuis votre ordinateur portable, où que vous vous trouviez dans le monde. Ce genre d’innovation serait perdu avec le CPCM. Nous sommes en train de laisser un petit nombre d’entreprises dicter à des millions de gens ce qu’ils auront ou pas le droit de faire. - Au moins, ces mesures permettront de lutter contre le téléchargement illégal de films, non? – Même pas. Les utilisateurs expérimentés trouveront un moyen de les contourner, et ils mettront les films à disposition des internautes. Dans ces négociations, les studios souhaitent surtout prendre le contrôle de la télévision numérique pour en tirer le maximum de bénéfices. En mettant une technologie brevetée dans le signal numérique, ils s’assurent de beaux revenus pour les années à venir, téléchargement illégal ou pas. - Quel modèle proposez-vous pour concilier les intérêts des consommateurs, des studios et des diffuseurs? – Il existe des solutions. Prenons l’exemple du marché de la musique. On peut imaginer un système où chaque client payerait un montant annuel qui lui donnerait le droit de télécharger ce qu’il souhaite en toute légalité. L’argent serait mis en commun et les bénéfices répartis entre les artistes, chacun recevant une somme proportionnelle à la popularité de son travail. Personnellement, je crois que nous devons cesser de faire des lois pour combattre les technologies. L’innovation fait peur car elle force à se renouveler. La situation n’est pas nouvelle. Quand la radio est arrivée, les distributeurs de disques se sont inquiétés du fait que n’importe qui pouvait diffuser leur musique à des millions de gens. Ils ont tenté de s’opposer à cette avancée qui, au final, leur a été plus que bénéfique. C’est la même chose avec les studios hollywoodiens. Cory Doctorow parlera à Genève dans le cadre de la conférence Lift. Voir www.lift06.org Carnet pratique Pour plus d’informations (en anglais): La page de la Electronic Frontier Foundation sur le CPCM Le site de la «slingbox», permettant de regarder sa télévision de n’importe où dans le monde, Le site du groupement DVB, responsable de la définition du futur standard de diffusion de la télévision numérique: |

