Quand le high-tech brouille nos repères
| Les technologies de l’information nous permettent d’être joignables en tout temps et à peu près partout. Revers de la médaille, il est de plus en plus difficile de séparer vie privée et professionnelle, et les vacances peuvent facilement être interrompues par un coup de fil urgent des collègues restés au bureau. Tour d’horizon de l’impact des nouvelles technologies sur la difficile balance entre vie privée et travail avec Cary Cooper, professeur de psychologie organisationnelle et de santé à l’Université de Lancaster.
Le Temps: Pensez-vous que la frontière entre vie privée et vie professionnelle est en train de disparaître? Cary Cooper: Cette frontière tend à se gommer, et vie privée et vie professionnelle tendent à fusionner. Il y a trois raisons principales à cela. Tout d’abord, les gens travaillent de plus en plus longtemps, et de plus en plus vite. Ensuite, la technologie fait que l’on peut être contacté – on pourrait presque dire affecté – vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Enfin, maintenant que deux tiers des ménages sont composés de personnes qui travaillent toutes les deux, la technologie peut vous atteindre en tout temps, mais elle peut vous atteindre tous les deux. La technologie est-elle seule responsable de cette disparition, ou n’est-elle qu’un facteur aggravant? Non seulement la technologie multiplie la quantité d’information que nous recevons, mais en plus elle exige des réponses immédiates aux sollicitations. Auparavant, avec le courrier papier, on pouvait tranquillement classer les choses par ordre de priorité et réfléchir avant de répondre. Maintenant, avec e-mails et téléphones mobiles, l’on doit réagir dans l’instant. Donc la technologie nous surcharge et nous oblige à répondre rapidement. Elle est aussi impersonnelle et nous éloigne des vraies relations sociales. Quand on envoie un e-mail, on est avant tout en communication avec sa machine. On commence à voir des organisations, comme la ville de Liverpool par exemple, qui bannissent l’usage de l’e-mail entr e collaborateurs du même bâtiment. On peut imaginer que cette invasion du travail dans la vie privée est une bonne chose pour les entreprises qui ont leurs employés à disposition en tout temps. Qu’en pensez-vous? Personne n’a encore vraiment su tirer parti de ces nouvelles technologies, alors qu’elles offrent une incroyable palette de possibilités aux entreprises. Ces évolutions devraient permettre de proposer aux employés des arrangements beaucoup plus flexibles. On pourrait imaginer un système ou chacun travaille une partie de son temps chez soi et l’autre dans un bureau centralisé, pour les activités sociales entre collègues, les réunions ou la planification. Or, la plupart des entreprises ne proposent pas encore ce fonctionnement car elles n’ont pas compris comment exploiter les nouvelles technologies à leur avantage. |
Tout le monde bénéficierait de plus de flexibilité, à commencer par tout le temps gagné sur les trajets pour se rendre sur son lieu de travail. Ensuite les gens travaillent généralement mieux chez eux, étant moins interrompus et plus concentrés sur ce qu’ils font. Les employés souhaitent plus de flexibilité, avoir la possibilité de choisir quand ils viennent au bureau. Il faut que les mentalités évoluent, et que l’on arrête de forcer les gens à faire du «présentéisme».
Alors, si les entreprises ont tout à y gagner, pourquoi ne donnent-elles pas plus d’autonomie à leurs employés? Le problème vient des responsables, à tous les niveaux. Ils veulent que les gens soient au bureau car il en a toujours été ainsi, et ils veulent «voir leur empire». Nous devons changer notre culture, ce qui prendra du temps. Quel est l’impact concret de ces technologies sur la vie privée? Les technologies, en amenant ainsi la vie professionnelle dans le cercle privé, ont un impact très négatif. Elles «dérèglent» les relations. En vacances, vous verrez un nombre toujours plus important d’ordinateurs portables et de téléphones mobiles en liaison avec le bureau. Ce n’est pas très sain car cela ne laisse pas assez de temps pour les relations personnelles. Je soupçonne d’ailleurs les technologies d’être à l’origine de beaucoup de séparations de couples. Que peut-on faire en tant qu’employé pour limiter ces risques? C’est à chacun de s’organiser, de savoir dire non après sa sortie du bureau. Il faut faire passer le message que le travail sera fait mais que l’on a besoin de temps pour soi. Des mesures légales sont-elles envisageables? Ce n’est pas inimaginable, d’autant plus que l’on a un nombre grandissant de preuves que cette surcharge technologique nuit à la santé des gens. Nous allons au-devant d’un véritable problème de société. Il faut que les décideurs prennent conscience de ces problèmes et respectent mieux la vie privée. Mais les choses évoluent. En Californie, le patron d’une entreprise informatique a constaté que ses ingénieurs faisaient beaucoup d’erreurs quand ils programmaient tard le soir. Alors chaque jour à 17 heures il coupe l’électricité dans les bureaux. C’est tout à fait nouveau. |

